Les objectifs-mirages-d-itam

Les objectifs mirages d’Itam

Dans cet article je tenais à vous partager ma première histoire courte. Pourquoi ne pas la qualifier de conte ?

Il est un passage du chapitre deux de mon livre Entre vous et votre projet. J’espère qu’il vous plaira :).

Les objectifs d’Itam

Loin des grandes villes, dans un village du Sud marocain, Itam vivait avec sa famille. Il était le petit dernier de celle-ci qui n’était composée à présent que de sa mère, son frère et lui. Son village était magnifique, bâtît sur une oasis il offrait un rare contraste entre sécheresse et végétation colorée. Les maisons, d’architectures traditionnelles, restaient intactes, entretenues avec amour par les villageois.

Presque coupés du monde, les habitants vivaient en autarcie, trop loin pour que les mentalités soient empoisonnées, comme le disaient les anciens, par la modernité et la surconsommation.

La famille tenait une ferme en bon état qui leur permettait de vivre modestement des bénéfices que générait leur production de lait de chèvre. Le père, défunt, avait travaillé dur pour leur laisser ce confort et cette autonomie.

Faouzi, l’ami d’enfance d’Itam, avait quitté l’oasis depuis bien longtemps. Il était parti vivre en ville pour étudier et obtenir un poste à responsabilité dans une grande entreprise innovante. Malgré le fait qu’elle ne l’avez pas vu depuis sept ans, il faisait la fierté de sa famille qui possédait grâce à son œuvre la plus belle résidence du village.

Après si longtemps, il revint au village pour passer quelques jours auprès de ses proches. Dès son arrivée, les deux amis prirent un moment afin qu’Itam puisse entendre les récits de Faouzi sur sa nouvelle vie et toutes les choses qu’il pouvait s’offrir grâce à elle.

Tout habillé de vêtements de marques, Faouzi jouait avec sa montre de luxe pendant qu’il racontait des anecdotes qui en mettaient plein les yeux à son ami d’enfance.

Quand il repartit, Itam était tiraillé par l’excitation d’avoir trouvé un destin qui le motivait, et par la honte et la tristesse de vouloir abandonner son frère et sa mère, ainsi que tout le travail de son père, pour la vie des grandes villes et une carrière à succès. Oui, il désirait suivre le même chemin que son camarade.

Il s’était fixé des objectifs à atteindre, comme posséder une superbe montre, manger dans de beaux restaurants et faire l’acquisition d’une somptueuse garde-robe au prix plus élevé que la ferme qui l’a vu grandir. Toutefois, il reportait cette décision, il restait là, physiquement dans son village, mais ses pensées étaient ailleurs.

Jusqu’au moment où il en eut assez. Ses convictions et envies étaient trop différentes de l’histoire qu’il menait. Il choisit de s’en aller et en fit part à son frère, d’abord, puis à sa mère.

Le soir de son départ, larmes aux yeux et gorge serrée, Itam les embrassa et alla s’installer rapidement dans l’inconfort du bus qui l’emmènerait à l’aventure. Après de longues heures de route et dès le lendemain de son arrivée, il passait son entretien d’embauche dans la même puissante et importante entreprise que son ami, fut engagé et commença à réaliser les tâches que son chef lui confiait.

Depuis son poste de travail, il pouvait apercevoir derrière les vitres des vastes bureaux de réunions, des hommes et des femmes qui dégageaient quelque chose. Ils paraissaient très actifs et sûrs d’eux. Bien habillés, ils communiquaient à l’aide de grands gestes et parlaient plus fort les uns que les autres. Débordants d’énergie, ils saluaient d’un sourire sincère, peut-être un peu trop, les salariés qui occupaient des fonctions moins importantes dans l’entreprise. Ces autres salariés, dont Itam faisait partie, leur montraient beaucoup de respect et étaient fiers d’avoir eu droit à une quelconque marque d’intérêt pour leur personne ou leur travail. Cette nouveauté lui plut, apparemment tout le monde changeait son comportement pour leur plaire. Un sourire se dessina sur son visage, en plus de son premier objectif qui était d’accéder aux mêmes richesses et expériences que Faouzi, il tenait celui qui remplissait tout son thorax d’une énergie encore plus intense : il deviendrait comme ces hommes et ces femmes si puissants et admirés.

Les premiers mois passants, Faouzi ne lui avait pas menti : il découvrit de près le luxe des soirées et des restaurants inabordables. Il avait changé toute sa garde-robe, portait une montre hors de prix et dépensait de manière démesurée dans les clubs de la ville.

Chaque fois qu’il atteignait un objectif, il se posait un instant et puisait en lui cette énergie, cette fierté qu’il était parti conquérir à l’autre bout du pays. Mais ces émotions ne lui venaient pas spontanément. Il était devenu quelqu’un avec des moyens, qui plaît et intéresse les gens. Il goûtait à l’accomplissement de ses premiers buts, alors il attendait maintenant le retour qui lui revenait de droit. Où était caché ce bonheur qu’il méritait tant après avoir réalisé ses rêves ?

Le lendemain, il supposa trouver ce qui n’allait pas. Il comprit qu’il n’était pas arrivé au bout du chemin, qu’il n’en était qu’au début. Tout s’éclaircissait dans son esprit : il allait se battre encore plus fort pour terminer comme ces hommes et ces femmes que tout le monde craint, ou respecte, il ne savait toujours pas faire la distinction.

Il avait bien relevé que les directeurs commençaient plus tôt, finissaient plus tard, avaient plus de charge de travail et de pression sur les épaules que les autres salariés. Mais ces conditions étaient la marque de fabrique des grands qui sont assez solides pour obtenir toutes ces responsabilités. La vie n’était pas faite pour jouer, elle était dure et il devait se sacrifier pour atteindre ses ambitions.

Itam ne se posait toujours pas les questions suivantes : pourquoi avait-il besoin, sans cesse, de puiser en lui pour trouver des arguments afin de se persuader de vivre cette vie ? Pourquoi devait-il, avant de s’endormir, se souvenir des choses qu’il avait réalisées dans la journée et dont il était fier pour se sentir un minimum heureux ?

Non, les objectifs qu’il s’était fixés demeuraient les bons, il en était fermement convaincu. En plus, tout le monde ici courait après les mêmes, preuve irréfutable qu’il se trouvait bien sur le chemin que tout Homme devait poursuivre.

Cinq années passèrent. Itam avait vieilli. Il restait ce jeune homme qui était venu chercher un sens à sa vie, mais ses traits n’étaient plus les mêmes, il paraissait plus âgé, plus tendu.

Il y avait autre chose qui avait changé : le comportement des autres à son endroit. Les salariés le respectaient un peu trop qu’au naturel et étaient très contents quand il les saluait. Victorieux, il était devenu celui qu’il voulait être. À force d’acharnement, de courage et de volonté, il partageait à présent les grandes tables de réunions avec les plus puissantes personnalités de son entreprise. Sa carrière était extraordinaire et le chemin parcouru représentait une success-story pour ses collègues. Le flux d’énergie qu’il ressentait lorsqu’il entendait cela effaçait temporairement la fatigue qui le frappait depuis des mois.

Dans son village, tout allait bien. L’argent en abondance qu’il envoyait à sa famille avait servi à réparer le peu de choses dont avait besoin la ferme, l’excédent restait inutilisé.

En cinq années, il n’était revenu qu’une seule fois voir ses proches. Ce n’était pas que son rythme de vie intense qui l’en empêchait, pas uniquement : quand Itam rentra, un an après être parti, il ressentit une grande sérénité. Il dormit comme cela ne lui était plus arrivé depuis un an. À la fin de son séjour, cette quiétude s’est transformée en une angoisse presque paralysante à l’idée de retrouver la vitesse et le bruit de son nouveau domicile. Pour la première fois depuis très longtemps, il avait remis en question ses rêves de grandeur qui donnaient un sens à son existence. Alors, effrayé, il bloqua ses pensées et regagna la conquête de ses objectifs.

Mais ce voyage ne fut pas sans conséquence. De retour dans le brouhaha, il eut beaucoup de difficultés à reprendre le rythme. Il avait comme perdu l’envie de se battre. Il était moins productif et moins sympathique envers ses collègues, ou plutôt, son comportement ne collait plus avec le leur, il redevenait naturel et laissait tomber le rôle qu’il endossait depuis son arrivée.

Quelques jours plus tard, cette sensation s’évanouissait dans le bruit de son train de vie effréné.

Après cette expérience, et chaque fois qu’il prévoyait de revenir à son village, Itam trouvait une excuse à donner à son frère, sa mère, et à lui-même. Terrorisé à l’idée de perdre ce but qui le faisait vibrer, il inventait quelque chose pour ne pas retourner là où il se sentait si bien. Il était un travailleur, il connaissait la notion de sacrifice et n’en voyait qu’un autre dans cette décision. Le sacrifice de mettre de côté ce que l’on aime et nous rend heureux, pour le travail acharné et l’atteinte d’un objectif. Il se remettait à l’ouvrage et n’y pensait plus, acceptant cette boule au ventre qui l’empêchait d’avoir un quelconque appétit comme sensation normale pour l’homme puissant qu’il devenait.

Il avait largement dépassé ses objectifs puisqu’il avait atteint des niveaux qu’il n’aurait même pas pu imaginer. Pourtant, à chaque nouvelle réussite, le bien-être et la fierté lui venaient, puis repartaient, laissant derrière eux un vide qu’il peinait à endurer. Après tout, il avait tout quitté et fait tant d’efforts pour ressentir ces extraordinaires émotions ! Dès lors, il actualisait ses ambitions pour nourrir ce besoin de sensations fortes : une plus grosse voiture, un plus grand appartement, de plus belles femmes… Il repoussait ses limites pour aller encore plus loin. Malgré tout : rien, que des sentiments d’accomplissement et d’exaltation toujours plus brefs.

Il se sentait de plus en plus épuisé. Une petite voix le suppliait d’arrêter cette course sans fin et vide de sens. Pour la première fois, il osait réfléchir à sa vie d’avant et regarder droit devant celle qu’il pourchassait.

Un soir, alors qu’il partageait un repas avec de gros clients potentiels, il ressentit une très lourde fatigue. Impossible pour lui d’écouter ni de rire aux blagues de son supérieur. Il n’avait plus la force de faire semblant de s’intéresser aux projets de l’entreprise, à ses résultats.

Il observa ses hommes et ses femmes, assis à une table de l’un des plus grands restaurants de la ville, à 22 heures, en train de se gausser et de parler avec des inconnus de sujets qui ne les intéressent pas. Il ne les percevait plus comme des idoles à qui il voulait ressembler, il les voyait maintenant tristes, en manque d’amour pour eux-mêmes, à la conquête de rêves qui ne sont pas les leurs, délaissant leurs proches, si tant est qu’ils en aient encore.

Étourdi, le garçon ne pensait plus qu’à l’odeur de la pièce : les effluves de nourritures tentaient de se faufiler dans un mélange d’émanations de cigarette, d’alcool et d’eau de parfum. Il quitta la table titubant vers les toilettes afin de se passer le visage à l’eau et reprendre son souffle. Mais ce qu’il vit dans le reflet du miroir lui porta le coup de grâce : c’était lui, et il ressemblait comme deux gouttes d’eau aux personnages qu’il avait laissés en salle. Sa mâchoire se raidit et ses mains se mirent à trembler quand il prit conscience qu’il détestait ce qu’il voyait, et qu’il avait pourtant couru après. Pour éviter le malaise, il s’assit et inspira profondément, avant de se rincer le visage à l’eau glacée et retrouver son calme en apparence, pour rejoindre ses convives.

Le lendemain matin, un mal de tête lui assénait des coups de marteau. Les jambes lourdes, il alla prendre sa douche et se préparer, écoutant des discours motivants pour se donner la force d’affronter la journée. Ses émotions avaient changé : c’est lorsqu’il repensait à son village qu’il se détendait, et au travail qu’il se crispait.

Il songea à tout quitter. Mais certaines de ses pensées n’étaient toujours pas de cet avis. Que diraient ses collègues s’il retournait à sa vie de paysan ? Que penseraient tous ceux qui le respectaient pour son parcours ? Que dirait son chef, son mentor, qui lui a tant appris et qui compte encore beaucoup sur lui ? Sans parler de cette sensation d’être supérieur aux autres, d’avoir droit aux regards des femmes. D’obtenir l’admiration et les bonjours qui inspirent la crainte. Il redeviendrait un moins que rien aux yeux de tous. Il avait été si parfait ces dernières années, tout le monde s’apercevrait de la supercherie.

Malgré tout, ces pensées accompagnaient un grand calme. Au lieu d’avoir peur qu’elles ne se transforment en réalité, elles le détendaient, l’aidant même à trouver le sommeil.

Les semaines passèrent et Itam était de moins en moins efficace au travail. Il oubliait des choses et dépassait les délais imposés par son chef. À la moindre erreur, il se prenait une réflexion de ses supérieurs, et recevait les critiques de ses collègues. Il entendait des bruits de couloir sur lui et on lui rapportait les moqueries de ceux qui le respectaient il y a encore quelque temps. On aurait dit que tous ceux qui l’admiraient prenaient plaisir à le voir dans cet état, au bord de ce qui ressemblait à sa chute. Le voir ainsi les rassurait peut-être, cela confirmait qu’Itam n’était qu’un homme, lui aussi, et qu’il échouait, comme eux. Ils pouvaient enfin se convaincre que leur échec était normal et que ce jeune prodige avait été chanceux.

Une nouvelle vérité venait de frapper ce dernier : personne ne l’aimait, lui, ils n’aimaient que l’individu influent qu’il était devenu, ce personnage qu’il n’arrivait plus à jouer depuis cette soirée au restaurant.

Il rêvassait à présent du jour où il quitterait cette ambiance pour retrouver sa famille, sa nature, sa ferme et son élevage caprin. Il oubliait de mettre sa montre, soignait moins son apparence qu’à son habitude et sautait sur la moindre occasion pour rester seul.

En pleine réunion au sommet, un tiers de son esprit avec ses collègues, un autre dans ses fantasmes de liberté, et le troisième sur internet regardant les billets de car en direction du Sud, une énergie incroyable remplit tout son être. Une telle puissance ! C’était plus fort que tout ce qu’il avait pu ressentir lors de ses plus grands accomplissements. Ses pensées se figèrent. Il fixa l’assemblée en souriant, il avait à nouveau devant lui ces gens qui dépensaient leur vie à des choses qu’ils n’aiment pas vraiment. La scène était sensiblement la même que lorsque le jeune garçon les aperçut pour la première fois, à travers les vitres de ce même bureau. Cette fois, le sourire arborant son visage était différent, ce n’étaient plus le désir ni l’ambition disproportionnée, mais la sérénité et le calme qu’il démontrait. Itam ressentait de la gratitude, il regardait chacun des collaborateurs attablés et les remerciait intérieurement de lui montrer la voie, ce qu’il ne voudrait jamais plus être. Ce moment ne dura que quelques minutes, mais lui sembla éternel. Il aurait pu rester là, à savourer enfin la joie de savoir ce qu’il désire vraiment.

Cet instant aux aspects magiques fut interrompu par une question de l’une des participantes de la conférence. C’est alors que son chef intervint :

« Itam, tu dors ou quoi ?

— Non, justement, je suis plus éveillé que jamais. »

Il se leva, regarda ses anciens collègues et dit : « Je vous souhaite à tous d’être heureux. Bonne continuation, et prenez soin de vous. »

Il quitta la pièce et referma la porte avec autant de bienveillance qu’à ses premiers jours. Derrière leurs réactions indignées et outrées, on pouvait lire sur leur visage un profond respect pour lui et le comportement qu’il venait d’avoir. Nombreux sont ceux qui n’ont pu s’empêcher d’arborait le même sourire que celui du jeune homme, il y a cinq ans, qui voulait ressembler aux personnes de l’autre côté de la vitre.

Itam rentra chez lui recouvrer sa vie d’avant. Libéré de tout stress, il reprit goût à son existence, retrouva son appétit d’enfant, au plus grand bonheur de sa mère et son frère.

Plus tard, Faouzi revint voir son ami. Lors d’une discussion au sommet d’une colline, là où ils avaient l’habitude d’aller s’asseoir, il lui demanda : 

« Alors, qu’est-ce que tu veux maintenant ?

Itam inspira profondément, contemplant la beauté de l’oasis dans laquelle il avait la chance de résider, puis répondit :

— Seulement être libre et profiter de chaque instant. Vivre mes propres rêves, ne pas être le pion de celui d’un tiers. Je suis libéré de mes peurs et du regard des autres. J’assume désormais qui je suis. »

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